Quand le sommet est intérieur

Un texte signé Marie-Pier Allard - Coureuse ordinaire

J'avais décidé, des semaines avant ma venue dans la Vallée Bras-du-Nord, de faire une randonnée d'un jour qui allait me mener je ne savais où. J'avais envie d'explorer les hauteurs de la vallée. De la voir de son point culminant. De profiter de cette journée hivernale parfaite pour faire une ascension chaussée de raquettes, dans les sentiers balisés qui me mèneraient au petit refuge rustique du sommet, où je pourrais me réchauffer et manger un bon repas pour finalement revenir sur mes pas la tête remplie de souvenirs. Au pied de la montagne, ce matin-là, je ne pouvais pas me douter que cette journée allait me mener là où je ne pensais tout simplement pas aller.

Dans le chalet de l'accueil Shannahan, je m'informe sur les différents trajets empruntables. À quelques mètres du chalet se trouve l'entrée du sentier des Falaises, qui mène au sommet après 3,5 km de marche et qui se poursuit sur un peu plus de 3 km vers le refuge des Falaises. Après la pause repas au refuge, je pourrai continuer mon chemin vers le Cap Bédard (4 km aller-retour du refuge) qui surplombe toute la vallée. Ce cap, on le croise du regard en sillonnant la vallée en voiture. Une petite partie de montagne suspendue dans les airs qui ressemble étrangement à un nez avec bien du caractère. Suite au cap, je reprendrai le chemin du retour en passant par le même chemin ou en empruntant un sentier alternatif, le Petit Bûcher. Le plan est clair. Une randonnée d'environ 17 km est au menu du jour. J'ajoute la carte des sentiers à mon sac déjà garni d'une grande bouteille d'eau, d'un lunch, de mes crampons, d'un kit de démarrage de feu et de toute la naïveté que je possède et qui est essentielle à la réussite de cette grande aventure.

J'attaque le sentier des Falaises en compagnie d'une autre expéditrice d'un jour. Le premier kilomètre nous mène au tout début de l'ascension. Puis, la pente se dresse maintenant plus clairement devant nous. Les deux prochains kilomètres se font tout doucement, un pas à la fois, et nous nous servons des crampons de nos raquettes pour bien mordre dans la neige et la croute parfois plus glacée sous nos pieds. Le souffle alourdi par l'effort, nous prenons le temps de le reprendre en regardant le paysage qui se déploie devant nos yeux. Au coeur du deuxième kilomètre, ma partenaire lève le drapeau. Elle n'y arrivera pas. L'effort est plus grand qu'elle l'avait envisagé. J'essaie de l'encourager à persévérer, mais elle écoute finalement sa petite voix et rebrousse chemin. Je suis maintenant fin seule vis-à-vis de la montagne. Je prends une petite minute pour réfléchir à ma propre capacité à faire la route seule. Je pèse le poids des pour et des contre. Je regarde le sentier qui continue tout en ascension devant moi et je laisse mon excitation l'emporter sur la peur. Quelques mètres plus loin, mon chemin croise celui d'un groupe qui redescend après une nuit passée au refuge des Falaises. Leur court récit me donne toute l'énergie dont j'ai besoin pour continuer mon chemin sans douter.

L'ascension n'est pas de tout repos, mais les points de vue au coeur de la forêt dense m’émerveillent à chaque pas. Les seuls sons perceptibles sont ceux de la neige qui craque sous mes pas, de mon souffle qui trouve sa zone de confort dans l'effort et des écureuils qui profitent de la douceur de temps pour faire eux aussi une balade en forêt. Un groupe d'étudiant universitaire me dépasse, puis je les dépasse à mon tour. Ce petit jeu du chat de et la souris se poursuit jusqu'au sommet où nous profitons ensemble du premier point de vue accessible depuis le début de notre ascension.

La vallée est gorgée de nuages, qui s'accumulent de plus en plus jusqu'à ce qu'ils laissent finalement tomber une douce neige. Je reprends le chemin du sentier vers le refuge Les Falaises, vers ce que je pensais être une ligne rectiligne, mais qui finalement sera une marche sportive dans les dizaines de vallons qui montent et descendent. La faim se faisant de plus en plus sentir, je prends une collation rapide, en marchant qui sera vraiment bénéfique au dernier kilomètre à parcourir avant de finalement arriver au refuge.

Lorsque j'entrevois le refuge dans les arbres, je ressens un grand sentiment de joie. Un apaisement de pouvoir aller me reposer quelque temps, de faire le plein d'énergie et surtout de faire sécher mes vêtements tout près du feu. Le groupe d'étudiants et moi-même prenons place autour de la table. Le feu réchauffe doucement ma soupe-repas et le grilled cheese que j'avais pris soin de préparer un peu plus tôt avant de quitter la yourte dans laquelle j'avais passé la nuit. J'apprends à connaitre ces jeunes allumés qui ont choisi de venir passer la journée en forêt ensemble pour entretenir leur lien d'amitié qui dure depuis plusieurs années. Un beau moment dans ce refuge rustique qui me donne envie d'avoir ce genre de petit coin juste à moi par sa beauté, sa simplicité et son point de vue sur la vallée qui se déploie devant son balcon.

Malgré le confort du feu de bois, il est l'heure de reprendre le chemin pour espérer arriver en bas avant la tombée de la nuit. La marche vers le Cap Bédard devra attendre à une prochaine expédition, car la distance qui nous en sépare est un peu trop en demander pour aujourd'hui. Je quitte le groupe après avoir choisi de ne pas emprunter le même chemin qu'eux. Mon niveau d'énergie m'inquiète un peu connaissant ce que j'ai maintenant à parcourir pour redescendre. Je reprends le sentier qui, je crois, me mènera vers le sentier du Petit Bûcher, mais au bout de plus de 30 minutes, j'arrive à une croisée des chemins qui m'indique que c'est vers le Cap Bédard que je me dirige. Devant moi se dresse le sentier qui mène au cap, qui est à seulement 900 mètres. «Je ne peux pas ne pas y aller!» sort de ma bouche. La neige tombe à plein ciel, les arbres sont magnifiques, le sentier... non, je ne peux pas. Je dois rebrousser chemin maintenant. C'est la décision sage à prendre pour espérer refaire le trajet de 30 minutes supplémentaire que je viens de faire en plus de tout le reste. À contrecœur, mais la tête en paix avec ma décision, je rebrousse chemin.

Revenue au refuge des Falaises, il est maintenant presque 15 h. Le soleil se couche à 16 h 50. Je prends une minute pour me demander si je vais y arriver. Dois-je appeler à l'accueil Shannahan pour leur dire que je dormirai finalement au refuge des Falaises cette nuit pour reprendre la route seulement demain? C'est ici, à ce moment, que mon ascension est devenue intérieure. Le groupe d'étudiants est déjà loin de moi. Je suis fin seule. Je n'ai que moi et mes capacités physiques et psychologiques pour décider. Je ne perds pas une seconde de plus et je me lance dans le sentier des Falaises.

À la croisée des sentiers entre celui des Falaises et celui du Petit Bûcher, je remarque ce que dernier n'a pas été emprunté aujourd'hui. Les traces des derniers passants sont recouvertes de neige, mais l'attrait de prendre un petit raccourci via le Petit Bûcher est très attirant. Je choisis donc de prendre le sentier plus enneigé, mais moins long. Les premiers 500 mètres sont difficiles, mais rebrousser chemin n'est plus une option. Je puise dans tout ce que j'ai de confiance en mes capacités pour continuer à avancer sans douter de me rendre à bon port. Le sentier s'ouvre devant mes yeux. La lumière du soleil change radicalement pour laisser paraitre une première réelle éclaircie depuis plusieurs heures de neige. La vue est magnifique. J'en prends plein les yeux. Une clairière s'ouvre devant moi. Je continue mon chemin dans la neige folle en appréciant à chaque pas le travail de mes raquettes.

J'arrive à la croisée des chemins que je reconnais et qui me mène à la descente. Je sais que le chemin commence tout en douceur, mais qu'au virage du km 2,5 ce sera une tout autre histoire. Mes jambes sont de plus en plus fatiguées, mais le moral est à son meilleur. Je chantonne en marchant d'un bon pas. Arrivée à une première descente plus technique, je perds pied et me retrouve sur les fesses. Je glisse sur quelques mètres, pour m'arrêter tout en douceur au bas de la côte. Il ne m'en faudra pas plus pour me convaincre que le meilleur aspect de la marche en forêt l'hiver est cette capacité à glisser pour mieux descendre. Le soleil baisse de plus en plus pour ensuite disparaitre derrière le sommet qui se trouve de l'autre côté de la vallée. L'heure bleue est au rendez-vous; magnifique entre les arbres enneigés et le sol brille d'une lumière bleutée. Je finis le dernier kilomètre dans un mélange de fierté immense d'avoir fait cette sortie de plus de 7 heures, qui m'aura demandé de croire en moi comme jamais auparavant et la déception que ça doive se terminer.

Cette journée dans la Vallée Bras-du-Nord a été une expérience totalement en ligne avec mes valeurs. J'ai dû faire confiance à mon corps. Lui donner la chance de me prouver que cette expérience, quoique difficile, était à ma portée. J'ai aussi dû convaincre ma petite voix intérieure de me faire confiance: que j'allais la mener à bout de cette journée extraordinaire et qu'ensemble nous pourrions dire que nous avions vaincu cette ascension, en dehors comme en dedans.

Marie-Pier Allard, Coureuse ordinaire

Le sport, l'entrainement, la course sont des parties prenant de sa vie. Ils sont, en quelque sorte, devenus son travail depuis la fondation de sa compagnie Coureuse ordinaire. De par ses entrainements quotidiens et sa formation de coach certifié de course à pied, elle fait la promotion de l'activité physique, d'une saine alimentation, mais surtout de l'importance du dépassement de soi.

Photos: Marie-Pier Allard